
lundi 27 décembre 2010
Les forêts sont les poumons de notre planète et elles sont gravement menacées. En Europe c’est en hiver que se fait l’entretien des forêts pour éviter que les feux d’été soient trop dévastateurs.
Laurence Beauvillard a rencontré à cette occasion des pompiers et des forestiers qui utilisent une tactique très spéciale pour lutter contre les incendies …ça se passe dans le Vaucluse et dans les Cévennes
Faits et chiffres
Les forêts recouvrent environ un tiers de la surface du globe
Avec à peine 4 Mrd. d’hectares, la forêt mondiale ne représente plus que 64% de la surface qu’elle couvrait il y a des millénaires.
Les forêts abritent la plupart des espèces vivantes. Sur 1.3 Million. d’espèces animales et végétales recensées, deux tiers environ vivent en forêt
78% des forêts vierges ont été détruites au cours des 8.000 dernières années. Chaque année, 6 Millions d’hectares viennent s’y ajouter.
Les forêts tropicales ne couvrent certes que 7% de la surface terrestre, mais abritent 50% de toutes les espèces animales et végétales du globe
la partie française de cette flore méditerranéenne représente actuellement 4 000 000 Ha, le feu en est désormais la 1° cause de destruction et les incendies de forêt sont devenus un risque naturel majeur - cf. la loi Barnier de 1995.
Les feux tactiques
Certaines méthodes de lutte anciennes qui utilisent le feu contre le feu, aujourd’hui appelées « feux tactiques » perdurent. Les services d’incendie ont notamment eu recours à ces techniques dans le Gard, en Corse, en Ardèche ou dans les Alpes-Maritimes lors des grands feux de forêt de l’été 2003. Elles ont trouvé depuis peu un cadre législatif.
Texte > Cdt Nicolas Coste, CSP Le Vigan, Sdis du Gard, animateur du groupe de travail « feux tactiques » de l’Entente spmag965 fev2005
L’usage du feu a toujours existé comme technique d’extinction des incendies de forêt. Les sapeurs-pompiers y ont recours, de façon régulière, dans plusieurs pays, dont l’Espagne, le Portugal, les Etats-Unis, l’Australie, mais également en France, notamment dans les départements du Sud du pays. Si la technique est bien affichée à l’étranger, elle l’était moins en France. Sa pratique a été longtemps cachée et utilisée dans l’ombre, tant le sujet était tabou.
Et cette technique a souvent été mise en cause pour des raisons non pas opérationnelles mais essentiellement juridiques. Il était en effet difficile de savoir si le droit d’allumer un contre-feu existait, selon le texte auquel on faisait référence (voir encadré juridique p. suivante). Ces dernières années, la technique des feux tactiques s’est affirmée, notamment au cours de l’été 2003, où les actions de feux tactiques, menées dans sept départements, ont contribué efficacement à l’extinction de certains incendies de forêt.
La reconnaissance officielle
Aujourd’hui, les méthodes de feux tactiques trouvent un cadre juridique dans une loi. En effet, des dispositions spécifiques ont été prévues dans la nouvelle loi de modernisation de la sécurité civile n° 2004-811 du 13 août 2004. Dans l’article 26, le paragraphe II mentionne explicitement : « Le commandant des opérations de secours peut, même en absence d’autorisation du propriétaire ou de ses ayants droit, pour les nécessités de la lutte contre l’incendie, recourir à des feux tactiques. » Cette rédaction courte et simple reconnaît la méthode des feux tactiques et répond de façon très claire aux interrogations qui se posaient auparavant.
La technique
Pour mieux comprendre, il est nécessaire de définir la terminologie utilisée :
les feux tactiques : terme général qui désigne les deux méthodes d’emploi du feu dans le cadre de la lutte contre les incendies de forêts : le contre-feu et le brûlage tactique.
Le contre-feu : consiste à allumer un feu à l’avant d’un front de feu au cours d’un incendie, le long d’une zone d’appui, pour supprimer du combustible par le feu. Le contre-feu se développe alors en direction de l’incendie, laissant derrière lui une zone brûlée qui sera contrôlée par des moyens de lutte. A la rencontre du contre-feu et de l’incendie, faute de combustible, l’incendie s’éteint.
Le brûlage tactique : consiste, par un allumage le long d’une zone d’appui, à « canaliser » le flanc d’un incendie pour le réduire, ou bien, à terminer l’extinction d’une lisière qui présente des risques de reprise, ou bien encore à créer en situation menaçante une zone refuge pour mettre en sécurité du personnel. Ces méthodes de lutte sont totalement complémentaires les unes des autres et peuvent êtres utiles dans certaines situations opérationnelles.
Elles s’inscrivent pleinement dans un dispositif opérationnel placé sous l’autorité du commandant des opérations de secours et ne changent en rien la stratégie de la lutte contre les feux de forêt. L’attaque directe par les moyens terrestres et aériens doit être privilégiée dans la mesure du possible ; les feux tactiques s’inscrivent plutôt dans les méthodes d’attaques indirectes, nécessitant une anticipation suffisante. Des moyens d’extinction, adaptés au feu tactique allumé, sont alors disposés le long de la zone d’appui pour assurer le contrôle de l’allumage et prévenir les sautes de feu éventuelles.
La formation
S’agissant de techniques d’extinction particulières qui peuvent présenter des risques, il est indispensable que les personnels utilisateurs aient suivi une formation spécifique que le commandant des opérations de secours devra intégrer. Le contenu et les conditions de mise en œuvre de ces formations sont actuellement à l’étude et seront annexés à la nouvelle version du Guide national de référence feux de forêt qui doit paraître prochainement.
En matière de formation, l’expérience acquise au cours des années passées et notamment celle de 2003 a confirmé que les feux tactiques tenaient toujours une place dans les techniques de lutte contre l’incendie de forêt et que leurs mises en œuvre suivaient généralement une même procédure, que ce soit dans le Gard, en Ardèche, en Corse, dans les Alpes-Maritimes ou le Var. La décision était prise par le commandant des opérations de secours, l’allumage suivait toujours une zone d’appui et sa réalisation était placée sous la responsabilité d’un personnel formé en brûlage dirigé, sapeur-pompier ou forestier, du niveau de responsable de chantier.
La formation de responsable de chantier de brûlage dirigé, associée à une pratique régulière de cette activité, sera nécessaire pour appréhender ensuite une formation complémentaire aux feux tactiques. L’usage du feu dans le cadre préventif par le brûlage dirigé constitue en effet une excellente école du feu, permettant au personnel d’acquérir un savoir-faire dans l’allumage et la maîtrise d’un feu, et ce dans des limites géographiques définies à l’avance. Elle permet également de mieux percevoir les paramètres influant sur la propagation des incendies, c’est-à-dire la vitesse du vent, la température de l’air, l’hygrométrie de l’air, l’état de déshydratation de la végétation… Le brûlage dirigé sera donc un préalable incontournable aux futures formations feux tactiques dont les bases sont en cours de préparation.
L’expérimentation
Dans un cadre expérimental, afin de préparer les futures formations et d’acquérir des données physiques de feux tactiques, des essais comparatifs à échelle réelle ont été menés sur le terrain dans le secteur du Vigan au mois d’avril 2004. Ceux-ci ont été réalisés conjointement par les sapeurs-pompiers du Gard et le Ceren, sur deux parcelles de terrain similaires dans des conditions météorologiques identiques : expositions sud-est, surface unitaire de 3 000 m2, végétation de genêts purgatifs, piste en partie haute, coupe-feux préparés sur les côtés et en bas de la parcelle.
La première parcelle a été traitée par un contre-feu allumé à l’appui de la piste, devant un feu montant, allumé en partie basse de la parcelle. Des thermocouples étaient installés le long de la piste pour mesurer les températures subies par les personnels à l’allumage. Le contre-feu allumé sur 60 mètres de longueur s’est élargi d’une dizaine de mètres avant de rejoindre l’incendie, provoquant une inflammation importante, puis l’extinction des foyers. Le personnel travaillait à des températures acceptables en tenue de feu (maximum de 60 °C) et l’utilisation de l’eau a été très faible : quelques centaines de litres seulement ont été utilisées pour diminuer l’intensité du contre-feu et éviter les sautes.
Dans la 2e parcelle, l’allumage débutait en partie basse. Face au feu montant en propagation libre, il était impossible et extrêmement dangereux de positionner du personnel le long de la même piste, tant le rayonnement était fort (température supérieure à 250 °C). Une veste de cuir, installée pour test à 8 mètres de la végétation, au-delà de la piste, a bien résisté au premier essai et s’est totalement consumée au cours du 2e essai. Les premiers résultats démontrent dans ce cas de figure l’intérêt du contre-feu pour stopper l’incendie au lieu de l’attendre. Des résultats plus complets seront communiqués et publiés ultérieurement par le Ceren.
Les effets sur le personnel
Aux côtés de résultats physiques, en condition opérationnelle, une action de feu tactique peut engendrer des effets psychologiques favorables au personnel, générant un sentiment de confiance à la place de l’inquiétude, voire de l’angoisse. Le commandant N. Coste, commandant des opérations de secours, témoigne : « Le samedi 9 août 2003 à Aumessas à 3 h 51, le dispositif de lutte composé d’un groupe d’intervention feux de forêt qui vient d’échouer à une attaque directe en contrebas, est repositionné en haut de pente sur une piste. La crainte se lit sur les visages, l’incendie violent progresse vers le haut, en direction de la piste dans des genêts purgatifs et des résineux. Les flammes atteignent une dizaine de mètres de hauteur. Il n’est pas pensable de rester à cette position à attendre le feu. Celui-ci, trop violent, dépassera de loin les possibilités hydrauliques des engins. Dans une telle situation, en tant que commandant des opérations de secours, je prends la décision d’allumer un contre-feu.
Deux personnels allument à la torche, le long de la piste. Le groupe d’intervention feux de forêt assure la protection et l’avancement de l’allumage ainsi que la surveillance des sautes. Dès lors, les personnels s’activent, prennent confiance devant un feu allumé tout près, mais qui s’éloigne d’eux en direction de l’incendie. Il faut faire vite, pour devancer l’incendie, mais pas trop, pour « tenir » le contre-feu et éviter les sautes. A 5 h 56, l’allumage parvient 600 mètres plus loin, le contre-feu est descendu à la rencontre de l’incendie où les deux fronts ne font qu’un, pour ensuite s’éteindre. La suite de l’intervention a consisté à traiter les flancs, de façon traditionnelle, avec les établissements de grande longueur de tuyaux, à l’eau et avec les moyens aériens dès le lever du jour. »
Les multiples situations rencontrées au cours des feux de forêt montrent la nécessité de disposer de moyens dimensionnés, adaptés à la lutte. Les groupes d’intervention feux de forêt, les groupes lourds, les commandos DIH, les moyens aériens, les divers agents extincteurs : l’eau, les moussants, les retardants constituent les principaux « outils » de lutte dont dispose le commandant des opérations de secours. La parution des feux tactiques dans une loi constitue une avancée très significative dans la lutte contre les feux de forêt. Elle « officialise » une pratique ancestrale que des acteurs de terrain mettent en œuvre depuis des années. Elle va être rajeunie et organisée, et nécessite aujourd’hui un cadre d’application bien défini, à savoir :
réalisation soumise à l’accord du commandant des opérations de secours,
emploi de personnel obligatoirement formé à ces techniques,
respect de règles de sécurité.
C’est dans ce contexte et à ces conditions que les feux tactiques s’inscrivent pleinement dans les méthodes de lutte, non pas en concurrence, mais en complément de celles déjà existantes.